Dossier sexualité: jeunes et pornoculture

La pornographie s’est à ce point insinuée dans notre monde d’images que, selon certains sociologues, nous évoluons dans une culture qui l’a parfaitement intégrée. Si bien que nos rapports ont été transformés par celle-ci, et que nous vivons désormais dans une pornoculture.

C’est dans ce contexte que grandissent nos enfants. Un univers placardé d’images fixes ou en mouvement qui définissent une norme fabriquée de ce qu’est une vie sexuelle réussie. Qu’on le veuille ou non, cela affectera grandement leur santé psychologique, puisque ces images sont illusoires, et qu’elles ne peuvent créer autre chose que de la frustration.

D’où la nécessité de procurer aux enfants une éducation sexuelle digne de ce nom. Pour leur réapprendre à s’aimer, et à aimer.

Développement personnel

«Il y a plusieurs aspects de la santé sexuelle qu’il est important d’aborder avec les jeunes, expose la sexologue Jocelyne Robert. D’abord, la santé physiologique, car on sait que depuis l’abandon des cours d’éducation à la sexualité, les cas d’ITSS sont en hausse, et qu’il s’est installé une sorte de pensée magique chez les jeunes, qui leur laisse croire, par exemple, que le sida n’est plus une menace. L’autre volet, c’est celui de l’identité, de l’affirmation de soi. La santé sexuelle, c’est aussi un enjeu de développement personnel.»

En marge de la tenue d’un projet pilote lancé l’an dernier par le gouvernement, qui doit servir de véhicule pour reconduire le cours d’éducation à la sexualité dans nos écoles, l’auteure de la série d’ouvrages de vulgarisation Full sexuel insiste sur les notions qui ne se résument pas qu’à des enjeux de santé publique.

Car si la hausse des cas d’ITSS est alarmante, selon elle, le relais de l’éducation sexuelle qu’a pris au bond la porno est, quant à lui, gravement dommageable du point de vue psychologique et relationnel.

L’anxiété pornographique

Selon Jocelyne Robert, le principal problème de la pornographie, c’est la pression et le modèle qu’elle impose. «Un modèle de performance, de consommation.» Si bien que plusieurs jeunes, et en particulier de jeunes adultes qui ont grandi en consommant ce produit, se sentent dépossédés de leur sexualité. Ce qu’ils ressentent, ce dont ils ont besoin, leur désir de se conformer : tout cela entre en conflit avec des images de sexe mécanique, dont est évacuée la dimension affective.

«Ce n’est pas une question de morale, insiste la sexologue. C’est tout l’imaginaire sexuel qui est colonisé par la pornographie, et qui devra être déconstruit pour retrouver une vie plus saine, plus intéressante, où les personnes sont enfin en confiance.»

Mme Robert multiplie les exemples d’images anxiogènes, parce que trop parfaites, sans irritants, insistant sur le fait que la réalité est pleine d’imperfections et de débordements qui sont naturels, mais dont on ne parle jamais, si bien que l’idée de la norme est faussée. Surtout en l’absence d’éducation sexuelle appropriée.

«Jouir trop vite, avoir un problème d’érection, ce n’est pas la fin du monde, ce n’est pas grave, c’est normal, ça arrive, c’est même parfois beau : ça fait partie de la vie qui n’est pas parfaite. Il faut dédramatiser ça, parce que les jeunes hommes font de l’angoisse de performance. Et les jeunes femmes aussi, ce qui les empêche de bien comprendre les notions de désir, de consentement; elles ne sont pas forcées de tout accepter, il faut qu’elles retrouvent le droit de dire non, de réclamer ce qu’elles souhaitent vraiment. Le manque d’éducation que pallie la pornographie bousille notre rapport au sexe.»

La difficulté de parler du plaisir

On a beau se mettre la tête dans le sable et dire que l’éducation sexuelle est une affaire de famille, il est des sujets qui sont plus difficiles à aborder avec ses proches. «Pas que l’éducation qui se fait à la maison est inutile, ou que les parents devraient tout balancer dans la cour de l’école, mais parler de plaisir, ou encore d’agressions, ce n’est pas facile à faire avec ses enfants.»

Jocelyne Robert donne en exemple des parents que leurs enfants surprennent à faire l’amour, et qui se contentent d’expliquer les «choses de la vie» en termes de mécanique de reproduction. «Sauf que l’ovule et les spermatozoïdes n’ont rien à voir là-dedans. Papa et maman avaient du plaisir ensemble, c’est tout. Malgré ce qu’on pense, il y a encore des tabous en sexualité. Les principaux, ce sont la sexualité des jeunes, celle des vieux, la masturbation et l’homosexualité. Pourquoi? Parce qu’elles ne visent pas la reproduction. Malgré toutes nos avancées, on est restés sur un vieux modèle qui refuse la dimension de simple plaisir dans la sexualité. C’est ça que l’école doit apprendre aux jeunes : que c’est normal, cette recherche de plaisir. Que ce n’est pas moins noble qu’autre chose.»

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