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Faits alternatifs et santé (3): le trouble alimentaire

«Les faits alternatifs en nutrition, c’est vieux comme le monde, constate le nutritionniste Bernard Lavallée. Mais évidemment, à cause d’Internet, c’est beaucoup plus facile d’écrire et de diffuser largement de l’information. Et contrairement à d’autres enjeux de santé, la nutrition, ça concerne tout le monde.»

Voilà l’élément démographique qui expose l’ampleur du problème dans ce domaine particulier de la santé. Et qui provoque aussi l’un des plus importants malentendus à son sujet : tout le monde mange, ce qui permet à une quantité ahurissante d’individus de se proclamer experts en matière de nutrition en se basant sur leur expérience personnelle et celle de leur entourage.

Le cas des vedettes

Comme le souligne L’obs dans un texte au titre délirant («Œuf dans le vagin et jus détox : un dimanche en enfer avec Gwyneth Paltrow») : un nombre grandissant de vedettes et de gourous s’autoproclament experts en santé. C’est particulièrement vrai en ce qui concerne l’alimentation.

Généralement, ces vedettes ont aussi des produits à vendre, ce qui teinte évidemment leurs conseils. Mais le plus important, c’est que leurs recommandations s’appuient trop souvent sur des faits erronés, sur des interprétations douteuses d’études scientifiques, ou alors, carrément, sur des superstitions.

Le cas des jus détox est un exemple parfait : aucune évidence scientifique n’appuie l’idée qu’il faille purger son corps de quelque toxine. Il le fait très bien lui-même. C’est pour cela que nous avons des reins et un foie.

Ajoutez la terreur antigluten, l’attrait pour les thés au charbon actif ou l’obsession pour certains aliments anticancer, et vous obtiendrez la recette parfaite de la désinformation nutritionnelle telle qu’elle se pratique aujourd’hui. Sans égard pour les conséquences parfois néfastes qu’on encourt si on se bourre de brocoli, de curcuma, ou si on croit se détoxifier en ingérant des métaux lourds.

Or, les conseils des vedettes sont désormais largement suivis. Un abus de confiance de la part des stars. Mais aussi la preuve que nous avons tendance à chercher des solutions simples à des problèmes complexes. Comme la perte de poids, ou la recherche de vertus thérapeutiques dans les aliments.

L’accessibilité aux sources fiables

«Les nutritionnistes sont considérés comme les sources les plus fiables en matière de nutrition, mais sont parmi les moins consultées», se désole Bernard Lavallée. Il montre du doigt la barrière du coût, et du même souffle, il exprime le souhait de voir les régimes d’assurance privés couvrir ces services.

Car puisque la nutrition est au cœur de la santé, il semble désormais nécessaire de libéraliser l’accessibilité à des services professionnels. Pour obtenir de l’aide pour prévenir ou régler des ennuis de santé, mais aussi pour aider à faire le ménage dans le lot d’informations douteuses dont nous sommes bombardés.

Amener les gens à raisonner

«Au début, ça me fâchait d’avoir à déconstruire toutes les croyances qui sont propagées, mais aujourd’hui ça m’amuse assez», raconte la nutritionniste Karine Gravel. Reste qu’elle doit parfois rappeler que sa profession nécessite trois ans d’études universitaires et s’appuie sur des recherches sérieuses et la méthode scientifique. «Ça fait sourire les gens quand je leur dis : “Bon, tout le monde traverse des ponts, mais est-ce qu’on va faire confiance à une vedette pour dessiner les plans d’un pont, ou à un ingénieur?”» Elle n’a pas besoin d’attendre la réponse pour ensuite demander pourquoi ce serait différent avec les nutritionnistes.

Mais si elle constate que les faits alternatifs prennent une place parfois inquiétante dans les médias sociaux, la professionnelle de la santé ne s’avoue pas vaincue. «La bataille n’est pas perdue, mais il faut que nous prenions aussi notre place dans les espaces de diffusion. Pas pour dire aux gens quoi faire, mais pour les amener à raisonner sur la validité de l’information qu’ils reçoivent.»

«Si nous ne prenons pas cette place, conclut-elle, ce sont les gens non qualifiés qui vont la prendre. Peu importe la législation, on ne fera pas disparaître les charlatans, il faut donc qu’on se donne les moyens de leur répondre.»

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David Desjardins
Contributeur fréquent à L'Actualité, à Vélo Mag et à Entrée Principale à Radio-Canada, David Desjardins est le rédacteur en chef de NotreSanté.ca