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La médecine numérique du docteur Topol

Le cardiologue américain Eric Topol imagine depuis plusieurs années déjà une révolution médicale dont il dit qu’elle est désormais en cours.

Le cardiologue américain Eric Topol imagine depuis plusieurs années déjà une révolution médicale dont il dit qu’elle est désormais en cours.

Auteur d’ouvrages dans lesquels il prévoit que les technologies de l’information, les objets connectés et l’infonuagique vont permettre aux patients de devenir les principaux acteurs de leur propre santé plutôt que les pions impuissants du système, il répond à nos questions concernant la médecine de l’avenir, qui est déjà presque celle du présent.

Docteur Topol, pourquoi, selon vous, la médecine réagit-elle si lentement aux avancées technologiques usuelles?

C’est la loi de Moore : la technologie connaît une évolution exponentielle! Nous disposons désormais d’une infrastructure extraordinaire d’infonuagique [NDLR : le cloud], d’Internet ultra rapide, à large bande, d’objets connectés au Web, à plusieurs outils de communication sans fil… Et d’un autre côté, la médecine évolue ailleurs, comme sur une orbite différente, de manière beaucoup plus lente. Mais ces trajectoires vont devoir se rencontrer, parce que les objets connectés peuvent modifier radicalement la pratique de la médecine. Il y aura une fusion entre les deux, ça ne s’est seulement pas encore produit. Mais ça viendra.

Cela fait déjà plusieurs années que vous parlez de « numériser » les patients en leur permettant d’obtenir eux-mêmes des données sur leur état de santé. Avec l’apparition de l’Apple Watch, et de son projet HealthKit, de même qu’avec la multiplication des applications liées à la santé et des bracelets connectés, avez-vous le sentiment que nous arrivons à un moment clé dans cette évolution? 

Absolument! La recherche et la possibilité d’obtenir ces données se démocratisent. La télémédecine fait des bonds de géant ici aux États-Unis, si bien que le New York Times y consacrait un très important article en fin de semaine dernière. Les compagnies d’assurance se sont d’ailleurs mises à rembourser les frais de ce type de service.

C’est très important comme avancée, parce qu’il ne s’agit plus seulement de discuter en ligne grâce à une interface vidéo, mais de pouvoir mesurer soi-même son taux de glucose, sa pression sanguine, les variations de ses battements cardiaques, de faire son examen ou celui de ses enfants grâce à des outils liés à des téléphones intelligents, puis de les partager à distance avec un médecin. Ou alors, de les interpréter grâce à des algorithmes, sur un ordinateur. Les choses déboulent en ce moment, ce n’est plus de la fiction.

N’y a-t-il pas un risque, par ailleurs, que nous nous appuyions trop sur la technologie pour obtenir des diagnostics, un peu comme nous avons tendance à le faire avec nos symptômes en fouillant sur Internet, et que nous nous trompions dans nos conclusions?

Vous soulevez un point intéressant : il y a effectivement un risque lorsque nous disposons de trop d’information, sans la capacité de l’interpréter. Ce que vous décrivez, cependant, est un scénario où vous consultez des données abstraites, qui ne sont pas à propos de vous, mais qui décrivent simplement des symptômes. Ce dont je parle, c’est une situation où l’ensemble des données recueillies sont les vôtres, et donc, elles se comparent à l’ensemble des données que vous avez déjà fournies, ce qui permet de mesurer les variations, les écarts, les changements.

Et pour ajouter à cela, toutes ces données sont analysées par des algorithmes dont l’efficacité est validée, ce qui laisse beaucoup moins de place à l’improvisation et à l’erreur de diagnostic.

Ce qui change, c’est aussi beaucoup le rôle du médecin dans ces conditions…

Considérablement, oui. La relation change, et devient une sorte de partenariat entre le patient et le médecin, où le premier dispose d’énormément d’information, une information quantifiée, fiable, et où le second intervient sur le plan humain, pour suggérer des traitements, ou alors pour poser certaines questions concernant des données qui sont moins quantifiables.

Comme l’hygiène de vie, le stress, ce genre de choses?

Oui, exactement.

L’informatisation des dossiers médicaux se fait lentement, mais elle est incontournable. Si on y ajoute toutes les données recueillies, comme vous le décrivez, à l’aide de gadgets et d’applications, la confidentialité des données personnelles devient un enjeu de taille. On a vu avec le Sony hack, ou même avec la divulgation des données d’entraînement du cycliste professionnel Chris Froome, comment ces bases de données sont mal protégées…

Je ne crois pas que les données d’anonymes aient la même valeur aux yeux des pirates informatiques que ce qui concerne le show-business ou les sportifs professionnels. Toutefois, c’est effectivement un enjeu, et il faut s’assurer que ces données soient cryptées, dans une voûte virtuelle extrêmement sécurisée, mais aussi que le vol de données soit encore plus sévèrement puni par la loi afin de dissuader les pirates. Mais vous avez raison, il y a du travail à faire en ce sens, et il va falloir le faire, et parvenir à un niveau de sécurité acceptable, parce que les choses se produisent, et que cette numérisation de nos données va avoir lieu.

Est-ce que ce que vous prônez relève d’une nécessaire prise en charge de leur santé par les individus?

Pas forcément. Je ne crois pas qu’on devrait forcer les gens, mais s’assurer qu’ils puissent avoir tous les outils pour le faire s’ils le désirent.

Croyez-vous que nous laissons, depuis longtemps, toute la responsabilité de notre santé au système, aux médecins, et que nous nous sommes en quelque sorte désengagés?

En fait, je crois que notre volonté de nous impliquer a été écrasée, pendant très longtemps, par le paternalisme de la communauté médicale. Les patients sont depuis si longtemps dépendants que la plupart n’imaginent même pas qu’ils ont un rôle important à jouer dans leur santé. C’est ce qui est en train de changer : nous avons désormais des outils pour mieux nous prendre en main et participer activement à notre bien-être. Avant, tout se déroulait dans un bureau de médecin, ou à l’hôpital. Bientôt, la majorité des actes médicaux auront lieu en dehors de ces endroits. Chez les gens eux-mêmes. Ce sera la norme dans le futur.

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Le Dr Eric Topol est l’auteur de l’ouvrage The Creative Destruction of Medicine et The Patient Will See You Now. Il est professeur de génomique et dirige l’Institut Scripps de médecine innovante à La Jolla, en Californie.

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David Desjardins
Contributeur fréquent à L'Actualité, à Vélo Mag et à Entrée Principale à Radio-Canada, David Desjardins est le rédacteur en chef de NotreSanté.ca