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La psychologie à l’ère numérique

Avec l’apparition, dans le monde de la psychologie, de quantité d’applications destinées aux appareils portables et de logiciels de réalité virtuelle, de nombreuses questions se posent. Jusqu’à quel point sont-ils valables? Peuvent-ils remplacer une psychothérapie? Et surtout : est-ce que la psychologie clinique est en train de se faire ubériser?

Avec l’apparition, dans le monde de la psychologie, de quantité d’applications destinées aux appareils portables et de logiciels de réalité virtuelle, de nombreuses questions se posent. Jusqu’à quel point sont-ils valables? Peuvent-ils remplacer une psychothérapie? Et surtout : est-ce que la psychologie clinique est en train de se faire ubériser?

Stéphane Bouchard est titulaire de la Chaire de recherche du Canada en cyberpsychologie clinique. À l’Université du Québec en Outaouais, il dispose d’un impressionnant laboratoire de recherche, qui possède la seule voûte immersive à six faces dont les applications sont réservées à la psychologie clinique. Il s’agit d’un environnement destiné à étudier les effets de la réalité virtuelle sur les traitements en psychothérapie.

Mais l’intérêt des chercheurs pour la chose ne remonte pas à hier. «On a un laboratoire de cyberpsychologie clinique depuis 1999», explique M. Bouchard, considéré comme une sommité en la matière.

Son champ d’études s’étend du traitement à distance des problèmes psychologiques, appelé téléthérapie, à l’usage de la réalité virtuelle dans le traitement. «Le nombre d’applications pour la réalité virtuelle connaît une énorme croissance. On s’en sert autant pour les dysfonctions sexuelles que pour le jeu pathologique, les troubles alimentaires, etc.»

Mais voit-il poindre le moment où la technologie remplacera le thérapeute?

«Ce qu’il faut bien discerner, indique-t-il, c’est que l’usage de la technologie ne vient pas remplacer le travail des professionnels. Si vous êtes un psychologue incompétent et que vous utilisez la réalité virtuelle, vous allez demeurer incompétent. Mais si vous faites du bon travail, le virtuel permet d’aller plus loin, d’être plus flexible, et parfois, c’est moins coûteux.»

«Pour quelque chose d’assez simple, comme la phobie des araignées ou de l’avion, poursuit-il, la thérapie va rapidement tourner autour du virtuel. Mais en matière de stress post-traumatique, les gens ont énormément souffert, et l’enjeu est donc beaucoup plus complexe. On ne peut pas juste se remettre dans “le bain” de l’Afghanistan et guérir. Il y a de la culpabilité, de la colère et d’autres thèmes qui entrent en jeu, et qui nécessitent un traitement plus complet.»

Cela ne veut pas non plus dire que les problèmes plus simples à traiter peuvent se passer d’un rapport d’humain à humain. Les données scientifiques démontrent bien l’importance de ce lien thérapeutique, soutient le chercheur.

Faut-il avoir peur des apps?

La quantité d’applications de self-help en matière de psychologie cognitivo-comportementale est en croissance quasi exponentielle. Mais il est pour le moment impossible de vérifier sérieusement leur efficacité, pour la simple et bonne raison que la technologie avance trop vite pour que la recherche puisse suivre, explique Stéphane Bouchard.

«Il n’existe aucune donnée empirique qui démontre que c’est efficace. Mais l’autotraitement, on sait que ça peut fonctionner, plusieurs études le démontrent. Le défi est de se prendre en main et de faire le travail. Mais il faut se méfier des gens qui clament toutes sortes de trucs sans avoir les données scientifiques pour les vérifier.»

La profession en péril?

Le chercheur craint-il une ubérisation de la psychologie curative? «Non, mais on va certainement assister au débat qu’on a dans l’ubérisation, nuance-t-il. Certains psychologues craignent que la technologie remplace le travail humain. Nos travaux montrent que ce n’est pas le cas : la technologie demeure utile, si elle est bien employée, et le facteur humain demeure important. Donc ce n’est pas inquiétant. Mais vont poindre, comme avec Uber, des enjeux où la technologie va plus vite que les lois. Rien ne vous empêche de mettre en vente un logiciel pour traiter la dépression. Même s’il n’y a aucune preuve qu’il fonctionne.»

Il faudra donc que les autorités accélèrent le pas et légifèrent en la matière. «Ce sont des questions fondamentales, croit M. Bouchard. Au sein de l’Ordre des psychologues du Québec, ils ne sont pas rendus là : pour plusieurs raisons, ils sont encore en train de tergiverser à propos de la télépsychologie sur Skype, une “vieille technologie”. Nous sommes quelques collègues dans le monde qui nous penchons sur ces questions pour déterminer des paramètres, mais on commence.»

Pas de panique

Les petits génies du numérique n’ont pas inventé l’autotraitement. Bien avant l’iPhone, il existait des livres, extrêmement populaires, qui permettaient de se prendre en main à l’aide de solutions simples. «Et il y en a de très bons, qui ont une réelle valeur et sont construits à base de données empiriques», expose le doctorant en psychologie.

Mais M. Bouchard craint que les créateurs d’applications investissent le champ de la psychologie comme certains charlatans de la psycho-pop.

«Comme dans n’importe quoi, il faut développer le sens critique des gens. On peut se réjouir que les individus se prennent en charge. Ils veulent des outils personnalisés : du virtuel, une application, de la télépsychologie. Et il y a une appropriation du processus de changement qui est important pour nous, psychologues. Il ne faut pas alarmer les gens, seulement les informer, et s’assurer qu’ils développent leur sens critique. Pour la technologie comme pour le reste.»

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David Desjardins
Contributeur fréquent à L'Actualité, à Vélo Mag et à Entrée Principale à Radio-Canada, David Desjardins est le rédacteur en chef de NotreSanté.ca