La surdité et la solitude

Ne pas pouvoir prendre part aux conversations, revenir épuisé de rencontres familiales ou amicales à force d’essayer de simplement saisir ce qu’on y raconte ou subir l’impatience des employés dans les commerces : les motifs qui expliquent le repli social des personnes atteintes de surdité sont nombreux. Il est néanmoins nécessaire de s’y attarder. Car la solitude est non seulement triste, elle nuit aussi gravement à la santé.

Au début de 2018, le Royaume-Uni s’est doté d’un ministère consacré aux effets de la solitude. Études à l’appui, nous savons désormais que l’isolement social est extrêmement nocif pour la santé psychologique, mais aussi physique. À tel point que les scientifiques considèrent le fléau sur un pied d’égalité avec l’alcoolisme et le tabagisme.

Or, les personnes atteintes de surdité ont justement tendance à s’isoler. Et chez les personnes âgées, ce repli sur soi peut contribuer à un déclin de santé accéléré.

«Je pose souvent la question en consultation : vous privez-vous de certaines sorties? Plusieurs affirment que c’est le cas», raconte l’audiologiste Michèle Veilleux, qui exerce dans les cliniques Lobe.

Certains finissent par baisser les bras à force de rentrer complètement épuisés de rencontres où ils ont peiné à comprendre le déroulement des conversations. D’autres sont gênés de faire répéter et ne prennent donc plus plaisir à ces réunions.

Coupés du monde

S’il est difficile de faire des liens de causalité entre la surdité et la dépression en raison d’autres facteurs qui entrent en ligne de compte, Michèle Veilleux cite cependant les travaux du Dr Jean-Pierre Gagné qui, lui, pointe du doigt l’autostigmatisation qui mène au repli sur soi.

«On a longtemps parlé de stigmatisation, de l’image qu’ont les autres de la surdité, qui est un trouble qu’on associe à la vieillesse. On considérait donc que c’était l’entourage qui excluait les personnes avec des problèmes d’audition. Mais les travaux du Dr Gagné montrent que ce sont souvent les personnes qui en souffrent qui se déconsidèrent, qui ont une perception négative d’elles-mêmes et qui s’isolent.»

Ce qui mène aux problèmes de solitude que l’on sait.

Patience et bienveillance

Par ailleurs, les personnes qui souffrent de surdité partielle confient souvent à Michèle Veilleux qu’aux premiers signes d’incompréhension, leurs interlocuteurs montrent souvent des signes d’impatience. Rien pour mettre en confiance les individus qui entendent mal.

«Sentir l’impatience des gens dans un commerce quand on pose une question et qu’on comprend mal la réponse, ça n’aide pas les gens à se sentir à l’aise. Ça n’a pas nécessairement d’effet direct, du jour au lendemain, mais à force que cela se répète, ça a un effet sournois. Et lentement, la perception qu’ont les gens d’eux-mêmes finit par changer.» Si bien que le désagrément de ces rapports humains où l’on se sent de trop finit par inciter, lui aussi, à la réclusion.

S’accepter pour renouer avec les autres

Parmi les gestes à poser si on est dans l’entourage d’une personne dont la qualité de l’audition décline, Michèle Veilleux insiste sur l’importance d’une rencontre avec un spécialiste.

«Il ne s’agit pas seulement de proposer aux gens des appareils, parce qu’on sait qu’il y en a qui n’en veulent pas, qui ne se sentent pas prêts. Mais on peut les aider à cheminer vers l’acceptation de la surdité, puis proposer des stratégies (comme l’apprentissage de la lecture labiale) qui ne comprennent pas nécessairement l’usage d’appareils.»

La présence d’un proche lors de cette rencontre est importante. Les professionnels de l’audition connaissent bien la détresse ou le sentiment d’incompréhension dont souffrent les personnes qui entendent mal. «Nous pouvons verbaliser les difficultés que connaissent les malentendants, ce qui permet à leurs proches de mieux comprendre ce qu’ils vivent.»

Mais attention : il est plutôt risqué de forcer la main de quelqu’un pour qu’il consente à consulter. «C’est un peu comme pour une personne alcoolique : elle doit accepter son problème et avoir envie que ça change pour se soigner et réduire le risque de récidive, illustre Mme Veilleux. De la même manière, pour qu’une personne malentendante adopte les moyens qui lui sont offerts pour contourner son problème, elle doit être motivée elle-même.»adidas

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