Depressed Man with Problems holding hand over his Face and Crying occupied by Mind Blowing Thoughts

Les migraines, un mal à comprendre

Longtemps victimes de l’ignorance qui entoure leur problème de santé, les personnes atteintes de migraines peuvent désormais compter sur une recherche qui avance, mais aussi sur des praticiens de la santé qui les aident à mieux comprendre leur condition pour apprendre à vivre avec elle.

Longtemps victimes de l’ignorance qui entoure leur problème de santé, les personnes atteintes de migraines peuvent désormais compter sur une recherche qui avance, mais aussi sur des praticiens de la santé qui les aident à mieux comprendre leur condition pour apprendre à vivre avec elle.

Pour ceux qui ne l’ont jamais vécue, la migraine est difficile à imaginer, tant ses effets ne s’apparentent qu’en partie aux maux de tête habituels, la douleur décuplée, et accompagnée de symptômes incapacitants, comme des nausées et une intolérance à la lumière et aux sons.

Cette incompréhension, ainsi que la difficulté d’effectuer un diagnostic fiable, ont longtemps été la source d’injustices pour les migraineux. Montrés du doigt comme étant capricieux, parfois incapables de recevoir une aide appropriée de la part de leur médecin, plusieurs souffrent encore en silence.

Neurologue spécialisée en médecine des céphalées, la Dre Élizabeth Leroux signe un ouvrage éclairant – et accessible – sur la question : La migraine. Au-delà du mal de tête (Éditions Trécarré, 2015). Elle souhaite venir en aide aux gens qui souffrent de ce trouble en faisant partager son savoir. La clé de la réussite du traitement étant de mieux saisir comment opèrent les migraines.

D’où cette longue entrevue, dont voici la première partie.

Dre Leroux, pourquoi a-t-on longtemps considéré les migraineux comme des geignards?

Quand les médecins observent une maladie, ils aiment avoir le plus de preuves possible pour bien comprendre. Avec les maladies neurologiques en général, les preuves objectives sont parfois manquantes. Avec la sclérose en plaques, on voit des plaques; avec l’épilepsie, on peut aussi voir ce qui se passe. Mais pour la migraine ou les troubles douloureux en général, on n’a pas encore de technique qui nous permet de voir ce qui se trame dans le cerveau, alors il faut s’en remettre au rapport verbal du patient. Beaucoup de médecins sont mal à l’aise avec ça, parce qu’un patient pourrait tout à fait dire : « Ah oui, moi j’ai ci ou ça », et finalement ce n’est pas exact, ou pas vrai.

La méfiance des médecins a été justifiée un certain temps, mais maintenant qu’on a des évidences scientifiques plus fortes et une meilleure compréhension de la maladie, ça paraît injustifié de prétendre que les migraines sont uniquement psychosomatiques ou psychologiques. Cette attitude empêche les patients d’avoir accès à des soins adaptés qui existent.

Dans votre livre, vous insistez sur l’inutilité de certains examens pour diagnostiquer les migraines, comme l’imagerie (scans). Pourquoi?

La priorité du médecin qui rencontre un patient avec un mal de tête, c’est de s’assurer que rien d’autre n’est en train d’endommager le cerveau. Parce que les maux de tête peuvent aussi être causés par des tumeurs, des infections et des abcès. Mais en général, avec un questionnaire, on est capable de reconnaître quelqu’un qui a des crises de migraines parce que l’histoire est assez typique. Alors, il n’y a pas de raisons de faire une imagerie [NDLR : les migraines sont indétectables avec les scans].

Pourquoi c’est important d’insister là-dessus? Parce qu’il y a tellement de migraineux que si on commence à faire des imageries à tout le monde, ça va coûter très cher, et ça ne rapporte rien. Les recommandations officielles, tant de l’association américaine de neurologie que de la campagne Choisir avec soin, qui a pour objectif d’éviter les traitements et examens inutiles au Canada, recommandent de ne pas faire d’investigation par imagerie. Mais souvent, les médecins le font parce que c’est plus facile, et parce que c’est ce que le patient veut aussi. S’asseoir et expliquer, ça prend beaucoup de temps. Prescrire un scan, ça prend une minute.

Il existe plusieurs sortes de migraines : épisodiques, régulières… Certaines sont liées à différents problèmes de santé. Si on veut faire simple, qu’est-ce qui différencie une migraine d’un mal de tête normal?

L’intensité d’une céphalée de tension (un mal de tête normal) est beaucoup moins forte. Ce mal de tête de pression va souvent se trouver des deux côtés de la tête, en cerceau, contrairement à la migraine qui commence d’un côté. Et puis il y a les symptômes typiques des migraines que les gens qui ont des céphalées de tension n’ont pas : nausées, vomissements, intolérance aux sons et à la lumière.

Est-ce parce que presque tout le monde a déjà eu des maux de tête et qu’on s’imagine que les migraines, c’est la même chose que les migraineux ne sont pas pris au sérieux?

C’est une des raisons. Une personne qui a des céphalées ordinaires va dire : « Moi, quand j’ai mal à la tête, je ne suis pas comme toi, je ne comprends pas ce que tu me dis quand tu parles de maux de cœur, de lumière qui dérange. » Et souvent les gens ont tendance à s’attribuer une résistance plus grande : « Regarde, moi, quand j’ai mal à la tête, je travaille quand même. Pourquoi pas toi? »

En termes de prévalence, il semble que les femmes soient plus souvent victimes de migraines que les hommes. Est-ce parce qu’elles en parlent plus à leur médecin qu’on obtient ce genre de statistiques ou parce qu’elles en souffrent plus?

On croit qu’elles en souffrent plus. Les raisons hormonales sont probablement un facteur associé très important, mais il y a aussi un effet de l’estrogène sur le cerveau qui va au-delà du cycle menstruel, et qui explique sans doute pourquoi les femmes sont plus sujettes. Les femmes rapportent aussi plus souvent les symptômes à leur médecin que les hommes, qui ont tendance à s’isoler et à attendre que ça passe. Mais des études de prévalence épidémiologique ont été faites dans plusieurs pays, et ça s’est répété partout : une prévalence de 3 à 4 femmes pour 1 homme.

Est-ce qu’on sait d’où viennent les migraines, ce qui les provoque?

Ce qui les provoque, on ne le comprend pas encore. Imaginez une cascade : l’endroit où se trouve sa source n’est pas très clair. Et le plus probable, c’est qu’il y en a plusieurs, puisqu’il y a des patients qui commencent leurs crises avec des auras, mais ce n’est pas le cas de la majorité. Certains ont toutes sortes de déclencheurs : alimentaires, inflammatoires, musculaires… Mais la fin de la cascade, on la connaît assez bien. On comprend qu’il y a un nerf chez ces patients qui peut relâcher des substances inflammatoires. On a longtemps cru que c’était une affaire d’artères et de vaisseaux sanguins qui se dilataient et provoquaient la douleur (ce qui expliquait le rythme pulsatoire de la douleur), mais on comprend maintenant que c’est le cerveau qui entraîne les vaisseaux à être plus dilatés.

On est partis d’une maladie qu’on croyait être un problème de vaisseaux sanguins pour aboutir à une maladie qui est plus attribuable à un cerveau irritable, qui déclenche un phénomène inflammatoire, douloureux. Et c’est majeur, parce que les substances inflammatoires qui provoquent la douleur, on les connaît; on en connaît une en particulier, qui apparaît à la fin de la cascade et qui est la cible des compagnies pharmaceutiques. C’est intéressant, parce que peu importe l’élément déclencheur, si on peut bloquer la cascade à la fin, on n’a plus besoin d’isoler la cause puisque le traitement s’appliquerait à tous les migraineux.

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À suivre : Migraines : la tortueuse route du traitement

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David Desjardins
Contributeur fréquent à L'Actualité, à Vélo Mag et à Entrée Principale à Radio-Canada, David Desjardins est le rédacteur en chef de NotreSanté.ca