Les superinfirmières au privé

Rencontré en marge d’une conférence de l’Observatoire santé, l’infirmier praticien spécialisé Gilles Cossette explique pourquoi il a tourné une bonne partie de sa pratique vers le privé. Ou comment, en quelque sorte, le système l’y a forcé.

L’accès aux soins de première ligne en santé demeure un enjeu excessivement complexe au Québec. Dans un rapport rendu public début juin, on apprenait que le Québec est l’un des endroits où l’attente aux urgences est la plus longue de tout le monde occidental.

Le possible démantèlement des CLSC au profit de groupes de médecine familiale ou d’autres méthodes de réforme préconisées par le gouvernement ne semblent pas rassurer les acteurs du milieu. Plusieurs choisissent donc d’emprunter la voie de garage pour opérer un système parallèle. Parfois en même temps qu’ils poursuivent leur pratique dans le public. C’est le cas de Gilles Cossette.

Superinfirmières au privé

Gilles Cossette est l’un des deux premiers «superinfirmiers» du Québec. Cet IPS (infirmier ou infirmière spécialisé[e] en soins de première ligne) a été formé en Ontario puis est venu pratiquer ici. Mais la précarité de la situation des IPS et la difficulté de pratiquer le métier comme il doit l’être l’ont amené sous d’autres cieux que ceux du système public.

«J’en suis et j’en ai toujours été un ardent défenseur», déclare pourtant M. Cossette, qui a fondé une clinique d’infirmières privée, où il reçoit les patients pour des consultations de 15 minutes à 60 $, sans abonnement préalable. Les gens prennent rendez-vous sur une plateforme numérique (Web ou application), puis se rendent en clinique à l’heure prévue. Des médecins sont associés à la clinique; les cas qui dépassent les compétences des IPS leur sont envoyés.

Mais pourquoi Gilles Cossette a-t-il quitté le public qu’il défend pourtant?

«D’abord parce que dans les nouvelles structures qu’on nous imposait, on perdait en souplesse. Les infirmières ne pouvaient plus jongler avec leur horaire, la pratique devenait contraignante. Et puis avec ce qu’on entend sur les CLSC – où je pratique –, je me donnais un plan B», explique-t-il.

Le problème du rôle de l’infirmière praticienne

L’IPS a pour mandat de répondre à une clientèle qui souffre de problèmes de santé courants. Elle est spécialement formée pour aller au-delà du rôle de l’infirmière, ayant suivi une maîtrise universitaire de deux ans à cet effet. Elle reconnaît et soigne les otites, pneumonies et autres affections du genre. Le type de maux pour lesquels les gens consultent un médecin au sans rendez-vous.

À cela s’ajoutent souvent le suivi pédiatrique (0 à 5 ans), le suivi des femmes et celui d’une clientèle de moins de 45 ans qui est rarement affectée par des maladies chroniques dont le niveau de complexité dépasse les compétences des IPS.

L’ennui, c’est que le système, après avoir promis de les former et de leur donner une place afin de désengorger la première ligne, ne reconnaît pas bien les IPS, selon celles-ci. Les cliniques sans médecin sont décriées par les médecins omnipraticiens (sauf SABSA, à Québec, qui trouve grâce à leurs yeux), médecins que plusieurs infirmières accusent de corporatisme mal avisé.

«Il y a cependant des médecins qui approuvent ce que nous faisons, soutient Gilles Cossette. Ceux qui sont affiliés à notre clinique le sont bénévolement, parce qu’ils voient bien qu’on aide et qu’on est utiles pour eux.»

Et le public abonde. «J’ai maintenant deux infirmières praticiennes avec moi. Elles adorent ça, parce qu’en clinique, elles peuvent vraiment remplir leur rôle tel qu’il est censé être. Les patients n’hésitent pas non plus à débourser le montant : dans la mesure où ils n’ont pas à sacrifier une journée à attendre, mais qu’ils ont un rendez-vous à une heure définie, pour eux, c’est même payant.»

Mais le modèle privé, Gilles Cossette s’en passerait volontiers : «Donnez-nous une clinique comme la nôtre, financée par le public, je vais être heureux d’y travailler», conclut-il.

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