Le Pharmachien et les arguments bidon

Avec son troisième ouvrage, le Pharmachien change de tactique afin de faire passer son message. Plutôt que de démonter un à un les mythes en santé, il confie à ses lecteurs des outils d’analyse pour mieux faire face aux fausses croyances qui déferlent en ligne.

«Un détecteur de bullshit» : c’est de ce dispositif qu’Olivier Bernard, alias le Pharmachien, aimerait doter le public. L’appareil est bien sûr imaginaire; il s’agit d’une sorte de filtre intellectuel à travers lequel passerait toute l’information qui nous est soumise, et qui nous permettrait assez rapidement de faire la part des choses entre ce qui est une donnée fiable et une autre plus fantaisiste. Mais surtout, le pharmacien vulgarisateur présente à ceux qui souhaitent s’obstiner avec leur prochain les armes nécessaires afin de contrer ce qu’il désigne comme des «arguments qui n’ont pas d’allure».

On est donc ici dans un ouvrage sur la santé qui emprunte une approche philosophique du débat sur la science, avec de l’histoire, des mises en contexte ou des exemples par l’absurde qui servent très bien le propos.

L’auteur profite du lancement pour nous parler de ce qu’il espère accomplir avec ce livre un peu moins baveux, mais plus pertinent encore que les précédents.

Olivier, d’où est venue l’idée de départ pour ce troisième tome? C’est à force de répondre à tes détracteurs que tu as pu faire l’inventaire de tous ces «arguments qui n’ont pas d’allure»?

Il y a un côté de ça. Mais la raison la plus près de la vérité, c’est que ça fait cinq ans que je fais le Pharmachien, et je fais face à un constat d’échec. Je me rends compte que la vulgarisation scientifique, c’est très difficile, parce qu’on touche à un univers de croyances.

Et puis les gens me demandent encore comment on parvient à distinguer la bonne de la mauvaise information. Devant eux, ils ont deux experts qui leur disent des choses différentes, ou ils consultent des études contradictoires.

Je peux donc leur enseigner les bases de l’esprit critique, et ils vont être capables de détecter les signaux d’alarme et de désigner ce qui ne fonctionne pas dans le discours de quelqu’un. Pour moi, c’est la première étape essentielle dans tout ça. Trouver ce qui ne tient pas.

Presque le quart du livre est destiné à apprendre comment contrer les arguments bidon. Tu voulais faire une sorte de guide d’autodéfense intellectuelle, comme celui de Normand Baillargeon?

Oui, c’est un guide d’autodéfense. Je n’ai jamais lu celui de Baillargeon – ça fait partie de mes lectures à venir! –, mais il n’est pas le seul à avoir fait ça. Les Sceptiques du Québec, par exemple, ont aussi proposé des outils du même type. Mais pour être franc, au début, ça ne me disait rien de faire ça. Je ne voulais pas écrire sur les sophismes, les biais cognitifs et d’autres trucs du genre. Mais quand je suis allé à Tout le monde en parle, en novembre 2016, j’ai bien vu comment les gens faisaient pour critiquer ce que je disais, et j’ai allumé que la clé dans tout ça, c’est les faux arguments.

Ce qui transpire de ton exposé sur ces fameux «faux arguments», c’est la volonté de plusieurs d’avoir une réponse précise, et non plus de vivre dans l’incertitude, le doute… alors que c’est dans la nature de la science de douter. C’est de là que vient le problème?

Oui, parce qu’il y a beaucoup de gens qui n’acceptent pas que, comme scientifiques, on ne puisse pas leur fournir de réponse claire. J’ai essayé toutes les méthodes pour faire comprendre comment fonctionnent la science, la recherche; j’ai été gentil, j’ai été baveux, rien n’y fait. Tant mieux s’ils savent, en lisant mon livre, mieux décoder ce qu’ils reçoivent comme information. C’est ce que je peux faire de plus efficace, je crois.

Il est beaucoup question de sujets alimentaires dans ton livre. Est-ce, selon toi, un des plus grands domaines de l’arnaque en santé?

C’est probablement de ce sujet qu’on parle le plus en ce moment. Mais en même temps, la science de l’alimentation est très jeune, et il y a beaucoup d’information disponible. Nettement plus que dans plusieurs autres branches, si bien qu’il existe plus d’études sur le curcuma que sur plusieurs médicaments.

Mais à la limite, ce n’est pas le domaine le plus dangereux au rayon des informations inexactes. L’orthorexie, c’est un vrai enjeu, dont je parle dans ce livre. Mais il y a des choses plus graves, comme le cancer, où les faits erronés peuvent avoir des conséquences funestes.

Un nombre croissant de personnalités publiques s’expriment sur des questions de santé. Certaines proposent des méthodes douteuses…

Et c’est un problème majeur! Tu as une énorme responsabilité sur tes épaules si tu t’adresses à des milliers d’individus dans les médias. Certains vont prendre ce que tu dis pour du cash. Je le vois moi-même, quand je lis sur les réseaux sociaux que le Pharmachien a dit ceci, ou cela, et ça me fait de la peine, parce que je ne veux pas que les gens répètent tout ce que j’avance. Je souhaite qu’ils développent leur sens critique.

L’autre problème avec les personnalités, c’est qu’il y a de plus en plus de scientifiques dans le lot. On a nos Dr Oz au Québec aussi, qui sont médecins, pharmaciens, biochimistes. Alors je suis obligé d’ajouter qu’il ne faut pas non plus croire quelqu’un sur parole simplement parce qu’il a un diplôme.

Il y a un paquet de scientifiques qui disent des choses fausses et dangereuses.

Tu as tout un chapitre qui traite des opinions. La plus grande erreur à propos de celles-ci, est-ce de croire que c’est comme des couleurs, que chacun a le droit de choisir celle qui lui plaît et qu’elles se valent toutes?

J’effleure le problème, mais l’aspect le plus important que j’aimerais que les gens retiennent, c’est que dans la vie, on devrait être capable de dire : je n’ai pas d’opinion là-dessus parce que je n’en connais pas assez sur le sujet.

On devrait s’entraîner à ne plus avoir d’opinion sur tout, tout le temps. Ce n’est pas évident, ça prend du temps. Mais ça se peut.

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