Science et alimentation – crise de foi 3

Peut-on encore se fier aux études scientifiques concernant la nutrition qui sont publiées dans les médias?

À la question au centre de cette série d’articles sur notre rapport à la science de l’alimentation, la journaliste scientifique Valérie Borde répond carrément : «Non.»

«Mais attention, précise-t-elle, ce n’est pas nécessairement la faute aux études qui sont mentionnées dans ces articles.» Le problème, comme le soulignait le nutritionniste Bernard Lavallée la semaine dernière, c’est la méconnaissance du public et des journalistes en ce qui concerne le processus scientifique.

Comme l’exposait quant à lui le chercheur André Marette, dans notre premier article de la série, il existe plusieurs niveaux d’évidence en recherche, et si chacun a son utilité, ils ne sont pas tous aussi probants. Donc, toutes les recherches ne se valent pas. Ce qui est loin d’être évident lorsque les médias publient des résultats annonçant un nouvel antidote comestible au cancer ou à la démence.

«Le plus souvent, il manque beaucoup trop de données dans les articles sur les recherches scientifiques pour qu’on puisse en tirer quelque chose de valable, poursuit Valérie Borde. Une étude scientifique, c’est très restrictif.» Ainsi, on omet régulièrement d’expliquer que la recherche a été faite, par exemple, sur une population de hamsters obèses, ou alors sur un minuscule échantillon d’individus, ce qui rend les résultats relativement peu fiables lorsqu’il s’agit d’en tirer de grandes conclusions.

Et pourquoi les études ne cessent-elles de se contredire? D’abord, parce que c’est dans la nature de la science de tenter de démontrer une chose, puis de démonter les croyances préalables. Mais le problème vient aussi, encore une fois, des méthodes de recherche.

«Si on fait une étude sur le chocolat, par exemple, et que l’échantillon mesuré est très faible, alors c’est très possible qu’une autre étude sur le même sujet, avec un autre très petit échantillon, donne un résultat complètement différent de la première.»

Mais les médias ne mentionnent pas ces détails. Trop compliqué. Pas sexy. On se retrouve donc dans la position actuelle, où il est de plus en plus difficile de faire confiance aux articles qui citent des études scientifiques sur l’alimentation, puisqu’ils en omettent toutes les nuances qui pourraient nous permettre de les mettre en perspective. Et finalement, de s’apercevoir qu’elles n’ont d’intérêt que pour les scientifiques, très souvent.

La religion de la nutrition

Mais est-ce bien ce que nous voulons? Souhaitons-nous moins d’articles sur la question? Certainement pas. Et les médias, à la recherche d’un clic, d’un lecteur, inondent l’espace médiatique d’études en tout genre.

De la même manière, explique le chercheur André Marette, il suffit qu’une nouvelle incomplète soit publiée par n’importe quel blogueur et reproduite assez souvent dans les réseaux sociaux pour qu’elle devienne virale, et «vraie».

En résulte, selon Mme Borde, une véritable cacophonie médiatique en matière de sciences de la santé. Cela rend le départage entre le vrai et le faux particulièrement difficile à faire.

Mais pourquoi parle-t-on autant de nutrition? D’où vient cette obsession? Beaucoup de la vision curative de la bouffe et des promesses d’une vie meilleure et plus longue qu’on lui attribue.

«C’est la nouvelle religion, croit-elle. Alors on veut des réponses fiables, on veut savoir quoi manger [pour être en santé], et on espère trouver les réponses dans ces études. Sauf que c’est une science jeune, et chaque étude représente un indice dans une vaste enquête qui va se dérouler sur encore plusieurs années.»

Elle donne l’exemple d’une pomme. Comment en connaître les vertus, sachant qu’il en existe plusieurs variétés, qui n’ont pas toutes les mêmes caractéristiques et nutriments, ni la même taille? «Il faut étudier tous les types de pommes, pendant très longtemps, et leur effet sur une grande quantité d’humains pour que cela soit significatif.»

Le biais de la proximité

Selon Valérie Borde, l’autre aspect du problème, c’est de comprendre pourquoi on choisit de publier les résultats d’une étude et pas d’une autre.

«Je ne parle même pas d’études sur le sucre commandées par l’industrie alimentaire mais, par exemple, d’une recherche dont on parle simplement parce qu’elle a été réalisée par un chercheur local, alors que, dans le vaste monde de la science, elle n’a pas beaucoup d’incidence.»

Son explication va plus loin : «Pourquoi fait-on autant de recherches ici sur le lait, le sirop d’érable? Parce que ces industries sont très importantes ici. »

Est-ce à dire que l’industrie se cache derrière ces recherches? «Non, nuance-t-elle. Ça intéresse la communauté d’affaires et les universités en raison de l’importance de ces milieux d’affaires chez nous.» Donc, le jour où un chercheur découvre une enzyme dans le sirop d’érable qui aurait – croit-on – un effet bénéfique sur la santé, «ça fait la une du journal, c’est bon pour le chercheur, son université… mais pour le public? Ça ne donne rien du tout».

Bref, le principal problème avec les études alimentaires, pour le moment, c’est que dans le bruit ambiant, la récupération par les médias, la mauvaise interprétation et la difficulté à reconnaître des études vraiment indépendantes, tout le monde gagne, sauf le consommateur.

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