Science et alimentation : crise de foi

À une époque où l’obsession du «bien manger» s’oppose à la malbouffe et à l’obésité endémique, la nourriture est devenue un sujet médiatique prisé. D’autant que l’alimentation s’est médicalisée, prêtant des vertus curatives à quelque épice ou thé.

Mais les études sur les aliments se succèdent et se contredisent. Si bien qu’on peine à distinguer le vrai du faux, au grand bonheur des gourous et autres profiteurs qui s’enrichissent à nos dépens en tablant sur les modes alimentaires qu’enfantent ces recherches sans lendemain.

Et au final, c’est la foi en la science qui pâtit, puisqu’on n’a plus très envie d’y croire, à ces études trop vite déboulonnées.

Alors comment s’y retrouver? Et pourquoi sommes-nous si démunis devant cette avalanche d’informations parfois contradictoires?

Nous tentons de répondre à ces questions à travers une série de textes, dont le premier, ici, s’intéresse à la méthode scientifique derrière les études en nutrition. Et révèle pourquoi elles ne sont pas aussi précises que d’autres. Comme celles sur les médicaments, par exemple.

Les niveaux d’évidence

André Marette possède une connaissance encyclopédique en matière de recherche nutritionnelle. Auteur de l’ouvrage La vérité sur le sucre, il est un prolifique chercheur dans les domaines, entre autres, du diabète, de l’obésité et de l’alimentation fonctionnelle.

Il sait donc mieux que quiconque exposer les limites des études qui atterrissent dans les médias. «Comparativement aux études en pharmaceutique, c’est très compliqué d’atteindre le même niveau d’évidence avec celles en nutrition», expose-t-il.

En recherche médicale, le niveau d’évidence renvoie à la preuve. Un anglicisme issu de l’expression evidence-based medicine (qui repose sur des preuves, des faits avérés). Il existe donc plusieurs types de recherches, dont certains offrent des résultats plus tangibles et probants que d’autres. Des degrés de vérité, en quelque sorte.

«En pharmacologie, explique le chercheur, on peut créer une molécule de synthèse, inoculer le patient-test, et s’assurer qu’on a atteint la bonne cible.» On peut aussi conserver le contrôle complet sur le sujet de l’étude, ce qu’il mange, la qualité de son sommeil, et du même coup, vérifier quels sont les effets secondaires.

Question d’argent, ce genre d’étude clinique où tout est contrôlé est rarissime en alimentation. Aussi, tout est plus complexe dans ce domaine. «Chaque nutriment, chaque aliment va avoir un effet sur plusieurs organes en même temps, alors qu’une molécule de synthèse bien précise – comme celle d’un médicament – a un effet très ciblé. De plus, les nutriments interagissent, et leur effet est modulé par un aspect ou l’autre de l’alimentation.»

Par exemple, la présence d’un type de gras, comme un oméga-3, dans l’alimentation peut modifier la manière dont un nutriment est absorbé par l’organisme. Ce sont des facteurs confondants qui rendent très difficile l’étude précise des effets des aliments.

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Comprendre les types d’études

Dans un monde idéal, on ferait des études cliniques en mode contrôlé afin de mieux comprendre le fonctionnement des aliments. Cela veut dire qu’on ferait des essais sur des humains, en assez grand nombre, en mesurant absolument tous les paramètres, sur une longue durée.

Or, ces études sont extrêmement complexes et onéreuses, explique André Marette, et donc très rares en alimentation. «Ça prend des études très prolongées, contrairement à celles sur les médicaments, qui ne réclament que quelques semaines. Mesurer l’effet d’un aliment peut prendre plusieurs mois.»

Les études qui atterrissent le plus souvent dans nos médias sont de type épidémiologique, c’est-à-dire qu’on étudie une large population en se fiant à ses réponses à des questionnaires. On fait ensuite des recoupements entre l’état de santé et les habitudes alimentaires. «Une manière très imparfaite d’étudier les effets de l’alimentation, souligne le chercheur, parce qu’il y a trop de facteurs confondants qu’on ne peut pas mesurer.» Comme l’exercice physique, par exemple. Ou certains facteurs socio-économiques. Ou l’interaction avec d’autres aliments. «À la fin, tu peux conclure qu’il y a peut-être une relation intéressante entre deux choses, mais tu ne peux pas le prouver.»

Entre les études cliniques et épidémiologiques, le niveau d’évidence médian s’atteint en faisant des études sur les animaux et sur les cellules (in vitro). «Là, au moins, on peut contrôler tous les facteurs et imposer le traitement alimentaire pendant plusieurs mois. On vient de franchir une autre étape, mais la preuve ultime va quand même venir de l’étude clinique, sur des humains.»

À qui la faute?

Les études épidémiologiques, même lorsque recoupées et étudiées en grappes (par des méta-analyses), ne sont donc pas suffisantes pour conclure à quoi que ce soit. Sinon qu’on touche peut-être à un filon. Peut-être. Mais si elles recèlent autant d’inconnues, pourquoi sont-elles publiées dans les médias sans avertissement? Les chercheurs induisent-ils le public en erreur? Ou est-ce la faute des journalistes qui ne savent pas interpréter les résultats scientifiques?

C’est le sujet de notre second volet, à venir la semaine prochaine.

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